J’aimerais savoir quel est ce choix, cet étrange état que j’éprouve. Je cherche entre les mots désintéressement, abnégation, harassement, indolence, mais peut-être est-ce seulement parce que je les trouve beaux.
Désenchantement peut-être. Bien que je ne me sois jamais sentie « enchantée » par le monde, ni même les êtres.
Peu importe le mot après tout. Si je ne puis le trouver, peut-être puis-je le définir.
Le fait est qu’avant, j’aimais donner mon admiration, la donner généreusement, même si je la destinais à des concepts ou des êtres morts.
Il serait faux de dire que ces cimetières littéraires ne me fascinent plus, toujours je les aime.
Mais moi-même, je ne crois plus en l’éternité que je pensais qu’ils pouvaient me procurer.
Quand on me dit, « il faut bien croire en quelque chose », parce qu’ils ont compris que j’étais une sceptique, je leur répond « Bien sûr. Mais je crois. Seulement, je ne crois qu’en ce qui est rationnel. Je crois en la raison, non, je crois en la pensée humaine ». C’est peut-être en effet la seule chose qui me rattache à eux. Nos petits cerveaux, qui sont aussi nos cœurs tout entiers, leur chair aussi parfois, c’est vrai.
Mais je ne sais plus quelle reconnaissance exactement j’attends d’eux. Qu’est-ce que j’attends maintenant des autres ?
Je ne crois pas, ceux qui disent « Je n’attends rien des autres ». Moi-même il m’a plu de dire cela à G. et de m’en convaincre ; mais je crois que c’est faux, on dit cela seulement parce qu’on pense que ça nous protège – ce qui est vrai -, mais au fond, on attend bien quelque chose.
Seulement, comme j’aime beaucoup à les fuir, je ne comprends plus ce que j’attends d’eux.
Regardez les hommes. Peut-être suis-je trop imbue de moi-même, mais le fait est : je sais que je leur plais. C’est précisément pour cette raison que je me fous d’eux. Bien qu’en même temps, j’ai peur d’eux. Je dédaigne ceux qui me regardent (et en général, ne serait-ce que dans la rue, en passant, les hommes me regardent), parce que j’ai l’impression, dès que j’aperçois leur demi-sourire qui me suit, que les regards de ceux-là me sont acquis. Mais c’est un jeu, un petit jeu puéril, je ne veux pas me jouer ni sexuellement ni sentimentalement d’eux ; car c’est un défi que je lance à quiconque croise mon chemin : si vous êtes d’emblée convaincu par cette image que je vous donne, par ce fantasme de moi-même que je crée pour vous ; c’est que vous êtes faible car trop facilement impressionnable. La seule personne pour qui j’ai jamais ressenti quelque chose durablement, et qui donc, je présume, fût autre chose qu’un sentiment de confort pour mon amour-propre, a été celle qui, bien que m’accordant également ses regards appréciateurs, demandait davantage qu’une image, et qui se fichait de m’avoir ou non, de me perdre ou non, qui était détaché des personnes comme je le suis moi-même, parce qu’il demandait lui aussi, des abstractions, de l’esprit, de l’intelligence, autre chose que des images chez les personnes qu’il rencontrait. Mais comme j’ai pratiquement perdu de vue cette personne, comme je sais qu’il est impossible que nous nous recontactions vraiment, j’ai continué à recevoir les sourires des hommes et les regards compétitifs des femmes. Alors, par fantasme aussi bien que par fuite, je me suis tournée vers les femmes. Mais voulez-vous que je vous dise, elles ne sont pas si différentes, et ç’a été la même chose, le même ennui et le même embarras lorsque j’ai dû avouer que moi, contrairement à elle, je ne ressentais rien pour elle, mais qu’à partir du moment où elle m’aimait, je ne pouvais continuer sur un mensonge et un déséquilibre. Toute personne mérite d’être aimée, je crois, de la même façon qu’elle aime. Je ne demande pas d’amour, car je n’y crois pas ; du moins pas cet amour romantique que demandent et qu’attendent les gens, et que je suis incapable de leur donner.
Même de mes amis, je ne sais plus ce que j’attends, et il me semble que je deviens également cruellement lucide à leur propos. Ma chère S., cette intellectuelle évidemment acceptée à Henri IV que tout le monde admire et soutient, et que j’ai moi-même admirée, je me demande à présent, en parlant avec elle, si vraiment elle ira si loin que je l’ai cru et que d’autres le croient. Elle est certes très intelligente, mais est-elle vraiment brillante ?
Et la littérature ? Je me demande froidement, est-elle une illusion ? J’hésite tant à m’y remettre, parce que quelque chose s’est brisée dans ma foi en elle, dans son pouvoir, que je croyais auparavant illimité, et que je perçois à présent limité. C’est encore, je le sais, l’art qui est le moins limité, mais la littérature, Sartre aussi a fini à la fin de sa vie par le comprendre, a ses limites. Alors je ne sais plus s’il est légitime d’écrire.
Je parle de légitimité, comme j’en parle pour chaque chose, qui doit pour moi devoir se justifier, comme si je devais justifier toute mon existence – à vous comme à moi.
Je sais pourtant que j’écrirais cet été. Je le pressens, si vous voulez. Mais je sais que j’écrirai en doutant.
Le doute s’est étendu chez moi à toute chose.
Photo: cristallyse par elle-même. Photo couleur retouchée en noir et blanc, effet crayonné. Thème de la communication - combien je suis prisonnière, moi et tout le monde. Mise en scène: chez moi, devant un mur (bleu à l'origine), avec mon portable, un cadre vide à l'ancienne, et une lampe tournée vers le haut de mon visage.